BRIGADE CANINE

Harcelé par ses supérieurs, il démissionne de la police


L’Etat admet que l’agent a subi une atteinte à sa personnalité. Les responsables ne seront pas blâmés.

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Le plaignant a été harcelé durant 18 mois selon le Groupe de confiance.
Image: Laurent Guiraud

 

Un supérieur traitait Philippe* de «cancer» et de «métastase». Un autre collègue, officier de gendarmerie, l'appelait aussi «Corée du Nord». Durant dix-huit mois, ce dernier a même fait preuve d'un «acharnement certain afin de nuire à la réputation» de l'agent. C'est en ces termes que le Groupe de confiance (GC) a constaté cet été la «maltraitance institutionnelle (...) et le harcèlement» subis par Philippe, qui a fini par jeter l'éponge l'été dernier après vingt ans de carrière. Pourtant, ses supérieurs n'ont pas été sanctionnés.


Philippe, qui a longtemps travaillé à la Brigade canine, avait dénoncé à la fin de 2013 trois d'entre eux devant le GC. L'un a été blanchi («aucune atteinte d'une gravité suffisante»); le second s'est montré hostile envers le plaignant, conclut le GC le 29 juillet. Mais comme il est parti à la retraite, l'affaire n'a pas eu de suite pour lui.


«Recadrage serré»


Le troisième, le haut gradé, est, lui, encore en service. Et selon nos renseignements, il a fait l'objet d'une décision rendue le 9 octobre par le chef du Département de la sécurité, Pierre Maudet, qui a en effet constaté «l'existence d'une atteinte à la personnalité» envers le plaignant.


«Ces agissements se sont déroulés sur une durée importante et même après le départ de Philippe de la Brigade des chiens», écrit encore le GC. Ce haut fonctionnaire sera-t-il dès lors sanctionné par un blâme après une enquête administrative? Selon nos sources, l'homme a fait l'objet d'un «recadrage serré» à l'interne sans pour autant écoper d'une sanction, même minimale. «Cette question relevant d'une procédure suivie par le GC, il ne sera fait aucun commentaire aux suites qui ont été données à cette affaire, explique Caroline Widmer, porte-parole de Pierre Maudet. Le but du GC est de pouvoir entendre les collaborateurs en toute confidentialité.»


Philippe a aujourd'hui quitté la police. Amer. «Me faire traiter de cancer alors que ma mère a eu cette maladie, ça a été un sale coup», témoigne-t-il. Moniteur à la brigade canine, ses ennuis ont débuté en 2010. A l'époque, son cahier des charges change. Restructurations, réorganisations, Philippe perd l'autonomie d'antan. L'ambiance au travail s'en ressent. Le haut gradé, aujourd'hui sermonné par le GC, envisage de supprimer les camps d'entraînements canins qui avaient lieu dans le canton de Vaud. Tensions. A chaque décision (engagement de personnel ou recours à une nouvelle race de chiens), Philippe déplore de ne pas être consulté par la hiérarchie. Il se sent mobbé.


En face, ses supérieurs affirment que seul son départ de la brigade «contribuera à améliorer la situation». En 2012, après un rapport d'évaluation «qui ne semble pas équitable» aux yeux du GC, Philippe change de secteur. «L'évaluation semble avoir été utilisée afin d'écarter Philippe», relève le rapport qui s'étonne de l'usage de termes vexatoires et dépréciatifs dans cette évaluation.


C'est un dérapage, un règlement de comptes personnel selon le groupe, qui dénonce les «demandes systématiques et répétées» d'évincer Philippe ainsi qu'un «manque de respect non admissible de la part d'officiers».


«Métastases à liquider»


Après le transfert de l'agent, les entraînements hors canton seront réintroduits du moins en partie, note le GC. Le haut cadre est suspecté d'avoir mis en garde le nouveau chef du plaignant: «Il a posé des problèmes et a tendance à ne pas respecter sa hiérarchie», lui aurait-il dit. Selon le GC, ce même haut fonctionnaire a déclaré à la brigade: «La Corée du Nord n'est plus là, nous pouvons repartir sur une page blanche.» Quant à l'autre supérieur, aujourd'hui à la retraite, il aurait affirmé: «Le cancer a été réglé, il nous reste encore deux ou trois métastases à liquider.» Ces faits ont été tirés de leur contexte, soutiennent en substance les intéressés, contestant les accusations du plaignant.


Angoisses, dépressions, dévalorisation, ce dernier craque en 2013 et se retrouve en congé maladie avant de quitter la police et de lancer cette année son entreprise.


Dans cette affaire, les trois policiers, qui ont fait l'objet de la plainte devant le GC, sont défendus par Mes Vincent Spira et Margaux Broïdo. Ils ne souhaitent pas faire de commentaire. Mes Daniel Meyer et Gustavo Da Silva représentent les intérêts de Philippe: «Malgré la gravité des actes de maltraitance et de harcèlement dont l'officier de gendarmerie est à l'origine, aucune sanction ne lui a été infligée par sa hiérarchie ou par le département. Mon client ne peut s'empêcher de penser que le haut grade de son harceleur n'est pas étranger à cette complaisance de l'Etat. Philippe va demander à l'Etat la réparation de son tort moral.»


* Prénom d'emprunt

 

Source: TDG