JUSTICE

«T'as pas eu ton câlin du matin»: 500 francs d'amende


Un tribunal vaudois n'a pas retenu la défense de l'accusé: «On rigolait entre nous. C'était plutôt un jeu. J'aime beaucoup plaisanter.»

tdg-2014-10-21

Harcèlement au bureau (image d'illustration)
Image: Philippe Ungricht (Archives)


Serge*, technico-commercial dans une entreprise de la région lausannoise, a été reconnu coupable d'avoir, selon l'article 198 du Code pénal, «importuné une personne par des attouchements d'ordre sexuel ou par des paroles grossières».

En plus de 500 francs d'amende, ce quadragénaire père de famille devra payer 8'000 francs de frais de procès, honoraires d'avocate de la victime compris, sans compter les siens. Il devra aussi verser 800 francs de tort moral à Jeanne*, elle aussi mère de famille d'une quarantaine d'années. «Plus qu'une condamnation, c'est une reconnaissance de ce que j'ai enduré que je recherchais», soupire cette dernière, actuellement sous antidépresseurs et à la recherche d'un nouvel emploi.

Serge n'a pas été trop affecté par cette histoire dans sa carrière. Il n'a formulé ni excuses ni regrets au procès, et vient d'être nommé directeur de l'entreprise pour la Suisse romande.

Le fardeau de la preuve

«J'ai dit à ma cliente que nous n'avions qu'une chance sur deux de gagner, tant les preuves sont difficiles à réunir dans ce genre d'affaire où c'est la parole de l'un contre celle de l'autre», commente Me Christine Marti, avocate de celle qui était la seule femme dans cette agence d'une grande boîte dont le siège est situé outre-Sarine. «J'étais tout le temps mal à l'aise, explique Jeanne. Il n'y avait que des amis à lui dans le bureau. Je me sentais extrêmement seule.»

Les cas de harcèlement sexuel impliquant des collègues de travail portés devant un juge pénal sont rares. Ils se règlent généralement dans l'entreprise, ou devant la justice civile. Celui qui a déboulé la semaine dernière devant le Tribunal de police de Lausanne résulte paradoxalement d'une plainte de monsieur pour atteinte à l'honneur, madame l'ayant dénoncé auprès de sa hiérarchie. Et c'est en réaction à cette plainte que sa collègue a décidé à son tour de saisir la justice. Si bien que les deux se trouvaient sur le banc des accusés. La condamnation de l'un a évidemment pour effet l'acquittement de l'autre.

Jeanne reproche à Serge des remarques à connotation sexuelle qu'elle considère comme évidentes. Telles des invitations à se rendre «à la cave» avec lui, insinuant par exemple qu'elle «n'avait pas eu son câlin du matin», que cela pourrait ainsi «la détendre». Elle affirme aussi qu'il a eu au moins à deux reprises des gestes déplacés en tirant son chemisier pour entrevoir sa lingerie ou en soulevant légèrement sa jupe avec un doigt alors qu'elle se trouvait à ses côtés. «Ça a été trop, dit-elle, quand j'ai découvert qu'il avait mis sur l'écran d'accueil de mon ordinateur une photo de moi en maillot de bain datant de mes vacances en Sardaigne prise dans mon dossier personnel.»

Il avait été averti

Serge nie les attouchements, les remarques libidineuses et l'affichage de la photo sur le PC. Il dédramatise son comportement et a plaidé l'acquittement: «On rigolait entre nous. C'était plutôt un jeu. J'aime beaucoup plaisanter. J'ai toujours eu du respect pour Jeanne, dont j'étais plutôt le confident.» Tout cela remonte à l'été 2013 et n'aurait probablement pas suffi à prononcer une condamnation s'il n'y avait autre chose.

En 2011, Jeanne s'était déjà plainte auprès de la direction de remarques déplacées et d'attouchements légers de la part de Serge. L'intéressé avait été sanctionné par un avertissement assorti d'un délai d'épreuve de trois mois. Il avait été temporairement déplacé vers un autre poste de travail. Alimentée par ce précédent, la conviction du juge s'est renforcée après l'audition de deux cadres de la même société travaillant au siège alémanique. Ils ont raconté qu'au Noël 2012 de l'entreprise, au Tessin, Serge avait claironné qu'il allait rejoindre Jeanne dans sa chambre, et le lendemain qu'il avait fait l'amour avec elle.

Faute de témoins, le tribunal n'a finalement pas retenu les gestes déplacés dont se plaint Jeanne, ni l'épisode du fond d'écran. Il s'est cependant convaincu de la réalité des déclarations grossières et des incitations à des relations sexuelles, «de plus dans un cadre professionnel rendant plus difficile à la victime de se soustraire à l'auteur des remarques». Le fait qu'il arrivait à Jeanne d'appeler parfois ses collègues «chouchou» n'excuse rien. Un recours n'est pas exclu.

* Prénoms fictifs


Source: TDG